Amis Bibliophiles bonsoir,
"Fortifier ses nerfs par des ablutions d'eau froide tous les matins, ne pas irriter l'estomac par des repas épicés. Arriver frais et dispos le corps en parfait équilibre. Une tablette de chocolat, une conserve sucrée rétablissent l'estomac vers cinq heures du soir, au moment où l'enchère devient flamboyante; un flacon d'odeurs est indipensable pour combattre les exhalaisons de la foule entassée". Voici les conseils que donnait Champfleury à l'amateur qui souhaiterait se rendre dans une salle des ventes.
Les ventes aux enchères de livres sont des éléments indispensables de la bibliophilie: elles représentent souvent un gain de temps, elles nourissent la soif de connaissance de l'amateur et le confrontant - via les catalogues - à des thèmes ou des ouvrages inconnus (dans une proportion forcément plus vaste que celle offerte par une librairie); couplées à internet, elles permettent également au bibliophile d'étendre son terrain de chasse au monde entier. Elles permettent enfin d'équilibrer l'offre entre les diverses façons d'acquérir des ouvrages, sans négliger leur dimension ludique, qui pour certains bibliophiles vient renforcer le plaisir de la "chasse".
Un libraire me confiait récemment que selon lui il paraissait aujourd'hui 10 catalogues de vente pour un catalogue de libraire, alors que la proportion était inverse il y a quelques années: il est vrai que le nombre de sociétés de ventes semble s'accroître rapidement, alors qu'un catalogue représente un coût de plus en plus élevé pour un libraire. Il reste que l'inversion de cette proportion pourrait constituer l'un des signes du retournement du marché vers les salles des ventes.
Un ami bibliophile, lui, ne cesse de s'étonner de ce qui semble être une croissance ininterrompue des prix d'adjudication en salle. Une certaine forme de paradoxe, puisque pour obtenir des prix élevés, il faut des acheteurs. A moins que l'effet ciseaux ne soit pas encore atteint et que les prix en salle, bien que croissant rapidement, restent inférieurs à ceux pratiqués en librairie?
Ou bien que le problème ne soit ailleurs, nullement lié au prix, mais plus à l'attractivité des librairies, qui semble s'émousser en dehors des grandes messes que sont les salons. A mon petit niveau, il est vrai que je préfère consacrer quelques heures à la découverte d'un nombre important de stands de librairies plutôt que quelques jours à visiter quelques librairies. Mais il est vrai que j'habite Paris.
Pour revenir aux ventes de livres, leur nombre lui-même semble augmenter, comme si désormais les bibliophiles ou leurs héritiers préféraient se défaire de leurs ouvrages dans les salles des ventes plutôt qu'auprès des libraires. Logique si l'on pense que les prix semblent augmenter lors des ventes aux enchères; logique si l'on sait qu'un vendeur peut aujourd'hui négocier des frais vendeurs intéressants si les ouvrages proposés le sont aussi; logique également si l'on veut se donner les chances de vendre au mieux.
Des prix élevés en salles des ventes, des prix élevés en librairie, une différence qui paraît s'amoindrir.. et si ce changement de paradigme était plus lié à l'approvisionnement qu'à l'écoulement? Et si finalement les commissaires-priseurs étaient en train de gagner la bataille de l'achat des ouvrages, draînant progressivement les livres anciens et précieux vers leurs études, dans un cercle vertueux nourri par les résultats obtenus, la publicité et la fluidité liée à internet (qui augmente la visibilité des ventes et simplifie toujours plus la participation à une vacation; on peut désormais cliquer pour enchérir, sans se mûnir de tout l'attirail évoqué par Champfleury)?
On le sait bien, la clef de voûte de ce marché est l'approvisionnement, un bon livre trouvant le plus souvent un acheteur, encore plus simplement s'il est estimé bas...
Dans le même temps, on peut redouter que l'augmentation des prix en salle n'assèche elle aussi une source d'approvisionnement des libraires. On le constate bien en allant à Drouot par exemple, où un tiers de la salle est constitué de professionnels.
Les fins observateurs des prix avancent de plus en plus que les "culbutes" sont de moins en moins faciles en s'approvisionnant à Drouot, et j'ai d'ailleurs l'impression que le nombre de professionnels qui achetaient à Drouot pour vendre sur ebay, la mouche du coche, diminue de plus en plus; à mesure que le nombre de livres intéressants sur ebay semblerait lui aussi se réduire, en tout cas pour ceux mis aux enchères?
J'observais récemment un ouvrage mis en vente sur ebay: http://cgi.ebay.fr/ws/eBayISAPI.dll?ViewItem&item=121346996356
Ce Montaigne me disait quelque chose, un autre avantage des ventes aux enchères étant qu'elles permettent de tracer un ouvrage avec quelques outils assez simples, disponibles sur internet. Ce Montaigne, qui a été vendu 4500 euros sur ebay, était apparu dans une vente Ader le 15 octobre 2013, où il avait été adjugé pour 3800 euros sans les frais, soit autour de 4500 euros si on considère que les frais étaient au minimum de 20%. Gain nul où presque donc pour le vendeur, qui est un libraire professionnel.
Pour un particulier, l'achat à Drouot aurait donc pu constituer une bonne affaire, mais elle est nettement plus risquée pour un professionnel. On pourrait aussi se dire que les résultats des ventes en salle constituent désormais une sorte de cote, et ce d'autant plus qu'ils sont accessibles en quelques clics.
Si on va un peu plus loin, on constate qu'il n'y aucun exemplaire de cette édition des Essais de Montaigne disponible chez les libraires (en tout cas accessible rapidement sur internet), ce qui peut plaider encore une fois pour les ventes.
En revanche, un exemplaire comparable, lui aussi en vélin d'époque, a été adjugé chez Sotheby's en 2008 pour 13000 euros.
Rien de scientifique, mais pour l'héritier ou le bibliophile qui souhaite vendre des ouvrages précieux, on constate bien que la tentation de les proposer à une SVV est forte, de plus en plus forte.
H